La Vie Intérieure

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ÉDITORIAL

Chers amis,
Comment, aujourd’hui, de ne pas avoir une pensée pour le peuple ukrainien, victime d'une agression brutale et d'une guerre injuste ? Comme vous peut-être, nous nous demandons comment agir pour la paix et, comme vous peut-être, nous nous mettons d'abord en prière, car nous croyons que c'est un chemin de solidarité, et qu'il est à notre portée. Cultiver la paix autour de nous, cultiver la paix en nous, cultiver la paix dans notre vie intérieure semble plus que jamais nécessaire. Ce mois-ci, Hoda Aouad-Sharkey s'est livrée à l'exercice de nous raconter comment elle nourrit une vie intérieure... bien vivante, une vie intérieure avec une vraie personnalité, et un petit penchant pour l'écriture. Membre de L'Arche depuis de longue date et libanaise, Hoda a traversé la guerre, celle qu’a connu, pendant des années, son pays d'origine. En ces jours troublés, puisse sa contribution à La Vie Intérieure nous aider à retrouver une certaine paix. Bonne lecture ! En union de prière pour la paix,
 
Tim Kearney et toute l'équipe de La Ferme.

 

 

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Ma vie intérieure est un animal sauvage, indépendant et indomptable. Il me faut l’approcher avec douceur, accueillir l’intensité de sa présence, trouver les moyens de l’apprivoiser tout en sachant que je n’en ferai jamais un animal domestique. Ma vie intérieure n’aime pas le bruit, l’agitation, les mondanités, la vanité, la fatuité et les boutiques sur les autoroutes. Elle leur préfère le silence, la solitude, le ressac des vagues sur la plage, le battement d’ailes d’un oiseau qui s’envole, et les épiciers qui se souviennent de mon nom. Ma vie intérieure m’échappe : je l’invite à mes séances de prière quotidiennes : parfois, elle daigne m’y rejoindre, parfois pas.
 
Je m’en rapproche quand j’écris. Elle apprécie de voir les mots émerger, former une phrase, redessiner le visage des disparus qui me sont chers, survoler l’agonie sans fin de mon pays, ou évoquer le plaisir d’un « Knéfé » (une pâtisserie libanaise) dégusté sur une terrasse ensoleillée à Beyrouth. Ma vie intérieure admet les contradictions de l’exil et les miennes : elle est assez large pour englober des notions contraires. Elle se montre en revanche intransigeante avec les expressions que je choisis pour écrire. Elle supporte à peine qu’à l’oral je puisse trahir ma pensée, mais à l’écrit, elle est intraitable : « C’est quoi ça ? Recommence ! Tu ne vas pas parler de moi avec ces termes ampoulés ! » Elle m’incite à continuer à chercher le mot juste, la phrase pertinente et quand, enfin, elle et moi sommes d’accord — ce qui est le cas en ce moment — et qu’elle apprécie ce que j’ai écrit, nous passons ensemble un petit moment de complicité, fugace et précieux.

Ma vie intérieure encourage mon envie d’écrire. Elle sait que pour moi, c’est une façon de la protéger, de lui donner accès à la parole, à l’expression. Elle a tellement de choses à dire ! Elle ne comprend pas toujours mes atermoiements :
— Mais enfin, qu’est-ce que tu attends pour te mettre sérieusement à ton second livre ?
— Je n’arrive pas encore à refuser toutes les sollicitations qui grignotent mon temps de créativité : j’ai du mal à dire non.
— Quand tu dis non aux sollicitations, tu me dis oui à moi !
— Oui, non, enfin oui… mais non, pour tout t’avouer, l’énormité de la tâche me fait un peu peur.
— C’est parce que tu penses à la tâche entière ! C’est bout par bout qu’on écrit, patate. Tu l’as déjà fait ! Et je suis là, avec toi !

Il n’y a qu’elle qui peut me traiter de patate. Mais je suis quand même flattée par son insistance, par le besoin qu’elle manifeste que je me mette à son service, par le fait qu’elle me dise que je suis la seule à pouvoir le faire.
 
Ma vie intérieure peut aussi me surprendre là où je ne l’attends pas. Quand je sors pour accueillir mon petit-fils, tard dans la nuit, et qu’il se jette spontanément dans mes bras. Quand je croise le regard affectueux et apaisé d’André et que je me remémore sa violence effrayante à mes débuts à l’Arche. Quand Béatrice se plante devant moi avec un grognement sourd et que je finis par comprendre qu’elle veut que je noue son lacet. Quand je le fais, et qu’elle me sourit, je me dis que c’est quand même étrange que ma vie intérieure, si exigeante par ailleurs, puisse se satisfaire d’un geste aussi banal !
 
 
Hoda Aouad-Sharkey
 
 
 
 
 
Hoda Aouad-Sharkey est auteur d'un premier livre, ROBES DE SOI - Au fil d'une guerre, recoudre une vie, édité aux Editions AUTEURS DU MONDE. Dans ce livre, elle évoque notamment sa traversée de la guerre civile au Liban (1975-1990).
➡️ Retrouvez ROBES DE SOI sur le site de l'éditeur
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ÉDITORIAL


Chers amis, vous avez été nombreux à avoir réagi à l'appel de Salman, raconté dans notre dernier épisode : son cri a traversé les murs de l’hôpital, mais aussi du temps, en vous bousculant aujourd’hui comme il a bousculé, il y a 16 ans, Patrick Fontaine. Tant mieux ! Ce mois-ci dans La Vie Intérieure, nous revenons à la question initiale avec Brian Berg. Américain de la Côte Ouest, père de trois enfants dont un avec un handicap, époux, chef d’entreprise et membre du CA de L’Arche USA, Brian nous raconte ce qui nourrit sa vie intérieure : les recommencements du petit matin.
 

Tim Kearney
 

 

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Se connecter avec Dieu

Ma femme se moque gentiment, mais régulièrement, de l’enthousiasme avec lequel je saute chaque matin du lit pour accueillir le jour nouveau. Il y a longtemps que j’ai pris l’habitude de démarrer tôt la journée, avant que ma famille ne se réveille. Ce moment calme et personnel nourrit mon âme, et me permet de me connecter avec moi-même, avec mon créateur, le monde et mes proches. Avec l’habitude, mon corps a appris à anticiper ce temps spécial et il se faufile hors du lit dès la première sonnerie de réveil. Enfin, presque à chaque fois.
 
En cette période hivernale, j’aime la façon avec laquelle le jour démarre dans l’obscurité : tel un animal nocturne, je farfouille en silence dans la pénombre pour tenter de démarrer un bon feu dans notre cheminée. En été, en revanche, le soleil étant déjà levé à cette heure, je profite de la partie la plus fraîche de la journée, avant que la chaleur ne s’installe. Avec une bonne tasse de café pour rassembler mes esprits et réveiller mon corps, je prends le temps de me connecter à Dieu, un Dieu Aimant et Créateur de toutes choses. Une lecture spirituelle m’aide à me concentrer, créant ainsi un espace propice à la prière et à la méditation. Ce moment de recentrage me prépare à accueillir la journée à venir : dans un esprit de discernement, je parcours mon agenda, priorise ma « to do list », et prends le temps de penser aux personnes que je vais rencontrer ce jour-là.
 
 
Se connecter avec l’autre
 
Après ce moment de solitude, il est temps pour moi d’ouvrir mon cœur aux autres, en commençant par les relations qui me sont le plus précieuses. Avec ma femme, nous démarrons la plupart des journées dans la nature, si belle, dont Dieu nous a fait don, en marchant, en discutant et en priant ensemble. Cette habitude s’est avérée tellement bénéfique pour notre couple ! Nous savons que chaque matin nous attend un espace pour prier ensemble, planifier notre journée et nos vies, et partager nos pensées les plus intimes – tout en gardant la forme !

C’est aussi un moment privilégié pour se connecter à la création. Nous habitons à la campagne, dans une région agricole, et avons la chance de pouvoir nous promener tous les matins dans une magnifique plantation de noyers, paysage sans cesse changeant, avec le temps et les saisons. Alors qu’à cette époque de l’année les arbres baignent, les branches dénudées, dans l’ambiance quasi-mystique d’un halo pâle et brumeux, bientôt leur floraison éclatera, éclairée d’un soleil printanier, avant que leurs branches ne ploient sous le poids des noix vertes et abondantes, prêtes pour la récolte un peu plus tard dans l’été.
 
 
Nouveaux commencements

Comme chacun, j’ai des bons jours et des mauvais jours, et j’aimerais être plus discipliné, plus productif, plus aimant, plus ceci et cela. La plupart du temps, ma prière est dispersée, et mes tentatives de me recentrer restent sans effet. Il y a des jours où je lutte pour trouver des sujets de discussion avec ma femme, des jours où notre temps de prière commune me semble davantage une voie de sortie qu’un moyen de fortifier notre relation. Il y en a tant, de ces jours où la perspective de la journée m’écrase et me laisse sans énergie.

Et pourtant, j’ai appris à respecter l’importance de cet espace matinal, pour mon équilibre et mon bien-être. J’ai confiance dans cette routine et, quand elle se termine, au moment de rentrer de plain-pied dans la journée, dans le vif du sujet, ma vie semble généralement plus lumineuse, mes orientations plus claires, et mon âme, apaisée. Oui, décidément, pour moi le petit matin, avec son silence et ses recommencements, est vraiment le meilleur moment de la journée !
 
 
Brian Berg

 

 


 

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ÉDITORIAL

Chers amis, nous vous souhaitons une belle année 2022, une année de joie, de vie intérieure, de rencontres, de ces rencontres qui vous changent. En ce début du mois de Janvier, c’est au tour de Patrick Fontaine, français et ancien responsable de L'Arche International, de prendre la plume pour nous raconter une rencontre qui l’a transformé. Il y a des rencontres qui laissent un souvenir doux et chaleureux, mais l’expérience que nous raconte Patrick dans cet épisode de La Vie Intérieure est celle d’un saisissement. D’un cri. D’un cri qui sème, d’une histoire douloureuse, mais qui porte du fruit. En 2022, continuons la conversation !

Tim Kearney
 

 

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Le 5 février 2006, je débarque au petit matin à l’aéroport de Koweït-City. Yamin et Nadia, deux assistants musulmans de l’Arche, m’accompagnent. Majdoleen, ancienne de l’Arche en Syrie, nous accueille avec joie : elle a fini par nous convaincre de faire cette visite, en vue de l’établissement d’une Arche au Koweït…
 
Notre programme est minuté. Nous rencontrons le groupe qui s’intéresse au projet et quelques potentiels donateurs. Ensuite, nous sommes conduits à l’hôpital, en service de pédiatrie long séjour.
 
Le hall d’accueil ressemble à celui d’un hôtel de luxe, et les services sont brillamment équipés. Majdoleen nous conduit de chambre en chambre pour y saluer les enfants qu’elle connait. Nous nous arrêtons plus longuement dans l’une d’elles. Grande et belle, elle est probablement attribuée à une riche famille. A côté d’une montagne de grosses peluches, un lit d’hôpital pour enfant, équipé de hautes grilles. Là, le petit corps endormi de Salman, environ 9 ans. Majdoleen nous explique que, quasi abandonné depuis la découverte de son infirmité, il n’a presque pas de visite. De petites moufles blanches recouvrent ses mains pour que ses gestes incoordonnés ne le blessent pas. Nourri par sonde nasale, son toucher se limite donc aux changes des couches, exécuté par des aides-soignantes dont le niqab laisse entrevoir les yeux.
 
J’abaisse doucement la grille et Salman s’éveille aussitôt. A notre vue il sourit. Très vite, il rampe jusqu’au bord du lit et se met en déséquilibre. Pour qu’il ne dégringole pas, je mets ma main : il avance un peu plus, gagne mes poignets, puis se retrouve en quelques secondes dans mes bras. Il est visiblement devenu expert dans cette stratégie de mise en danger pour être pris …
 
Le moment qui s’ensuit est délicieux. De toute évidence, Salman est ravi de notre présence : heureux d’accrocher mes lunettes et de les envoyer valser, heureux de passer de bras en bras… La visite se prolonge, au-delà de ce qui est prévu. Nous devons bientôt mettre fin à ce moment suspendu : d’autres rendez-vous nous attendent. Je replace donc délicatement Salman dans son lit, remonte doucement la grille, puis, à reculons nous quittons lentement la pièce, refermons la porte et commençons à descendre l’escalier…
 
C’est là qu’un cri, terrible et glaçant, nous arrête. Quinze ans après, il résonne encore dans mes oreilles et soulève la même émotion dans mes tripes. Depuis sa chambre, Salman hurle sa détresse, son abandon.
 
Nous sommes quatre dans l’escalier. Trois musulmans et un chrétien, pétrifiés par ce cri.
Nous échangeons un regard, silencieux et la gorge nouée.
Nous sommes réunis, soudés à notre humanité commune par la détresse de Salman.
Nous sommes dépassés par cette douleur, transportés, en cet instant, au-delà de nous-mêmes, de nos différences, de nos frontières culturelles, de nos identités religieuses.
« Au-delà »…
C’est une expérience spirituelle commune que nous faisons. Commune, et douloureuse.
 
Parfois, seul le cri du pauvre a la puissance nécéssaire pour faire voler en éclat ce qui sépare des hommes, pour les saisir, pour les unir. La rencontre avec Salman aura eu cet effet immédiat, et une grande fécondité, à plus long terme, dans le dialogue et l’amitié interreligieuse au sein de L’Arche.
 
 
Patrick Fontaine

 

 


 

 

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ÉDITORIAL

Chers amis, la fin de l’année arrive, et nous voici proche du terme d’un premier beau voyage en compagnie des contributeurs de La Vie Intérieure. D’Angleterre, d’Allemagne, des Etats-Unis, d’Inde, de France, chrétien, hindou ou agnostique, chacune et chacun a pu nous faire cheminer dans ses rituels, ses rencontres et au coeur de son intériorité. Ce mois-ci, c’est encore un peu de voyage dont il s’agit avec Philippe de Lachapelle. Actuellement directeur de l’Office Chrétien du Handicap, Philippe a auparavant été membre de L’Arche pendant 25 ans, et notamment responsable de L’Arche en France. Pour nourrir sa vie intérieure, Philippe fait tout simplement... du vélo ! Et vous, lecteurs, sur quel véhicule approfondissez-vous votre vie intérieure ? Après le texte de Philippe, vous pourrez retrouver le programme des principales sessions de La Ferme pour le premier semestre 2022. N’hésitez pas à vous inscrire dès aujourd’hui !

Tim Kearney
 

 

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Je me suis rarement posé cette question : « comment je nourris ma vie intérieure ? » En cherchant à y répondre cependant, je ne peux que constater que... je ne la nourris pas ! La vie intérieure m’est donnée. Je ne fais que la recevoir, et constater avec joie combien et comment elle est nourrie !
 
Elle est nourrie tout particulièrement à travers les personnes : par exemple, plus j’avance dans ma vie conjugale, plus je devine, fut-ce en l’effleurant, ce que peut être l’amour inconditionnel de Dieu à mon égard… La vie de mes enfants me fait toujours mieux aimer ce Vent qui souffle vraiment où Il veut, et non pas où je veux (Jn 3,8). La rencontre jour après jour de personnes traversées par l’épreuve de la maladie, du handicap, me fait entrer toujours plus dans le mystère du mal qui peut tellement abimer nos vies, mais aussi dans cette Espérance qui peut tout submerger, au point que ce n’est pas le mal qui aura le dernier mot dans l’existence, mais l’Amour (St Jean-Paul II)… Plus je rencontre des personnes vulnérables, plus j’entre avec elles dans l’expérience de ma propre fragilité, de mes propres failles ; plus je découvre que c’est là que Dieu vient faire sa demeure, un Dieu que je ne cesse de découvrir lui-même si fragile, si vulnérable, si impuissant, mais dont la toute-puissance d’Amour change tout ! Plus je travaille avec les personnes de l’OCH à développer la mission, plus je goûte à cette joie que l’Evangile de Luc annonce : « Il les envoya deux par deux… ils revinrent tout joyeux » (Lc 10,1-17). Plus j’apprends à contempler la beauté d’une fleur, d’un paysage, d’un moment de grâce, d’une personne, mieux j’entre dans la conversion écologique que le Pape François appelle de ses vœux dans Laudato Si, et qui met en paix.
 
Tout cela m’est donné, je n’ai « qu’à » le recevoir… Cela nécessite tout de même de mettre en œuvre une certaine stratégie, pour être en bonne disposition. Pour ma part, je n’ai rien trouvé d’autre qu’une « stratégie des toutes petites choses », tout au long de la journée. Au lever, adresser de mon cerveau embrumé ces mots à Dieu : « que cette journée soit Tienne ». Pendant les 45 minutes de vélo vers mon travail, louer, chanter à haute voix, confier la journée, les personnes, les réunions, ma famille, les membres de l’OCH, les rencontres que je vais avoir… et réciter ou chanter le chapelet. Arrivé au bureau, lire l’Evangile du jour, regarder la scène : où suis-je, qui suis-je dans ce texte ? Ensuite, essayer un dialogue amical avec Jésus pendant quelques minutes. Avant chaque rencontre, chaque réunion, demander à Dieu d’y être présent. Pour chaque lettre, chaque reçu fiscal que j’adresse, confier le destinataire à la bienveillance de Dieu… Et ainsi de suite, jusqu’au retour vers la maison à vélo. Là, tout en pédalant sur les bords de Seine, je demande pardon pour le mal que j’ai pu faire, et mes manques à cette stratégie ! Et surtout, je rends grâce pour la journée ! Je dis merci pour ce qui était bien, pour ce qui était difficile, pour les personnes rencontrées. Enfin, l’Eucharistie et la prière commune à l’OCH complètent, à chaque fois que possible, ces petits pas.
 
Cette stratégie des toutes petites choses me convient. Par elle, j’expérimente cette parole du Père David Wilson, prêtre à l’Arche des Trois Fontaines : « Ce qui compte dans la prière, ce ne sont pas les mots, c’est d’être accroché à Jésus. » Et quand les choses me sont si difficiles que je n’arrive pas à m’accrocher à Lui, croire à cette deuxième conviction de la part du Père Wilson : « Il y a mieux encore, c’est Jésus qui est accroché à moi. »
 

Philippe de Lachapelle

 


 

 

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Chers amis, vous aurez peut-être remarqué qu’aux invités de La Vie Intérieure, nous posons l’une ou l’autre de ces deux questions : « Comment vous nourrissez votre vie intérieure ? » et « Pouvez-vous nous raconter une rencontre qui vous a transformé ? » Pour la première saison de notre bulletin, nous avons choisi ces interpellations car à La Ferme, nous avons la conviction que les rencontres approfondissent la vie intérieure, et qu’une vie intérieure nourrie ouvre à la rencontre. Ce mois-ci encore, John Sargent nous en fait la démonstration. Fondateur de L’Arche à Preston (UK) et ancien Responsable de L’Arche UK, John mène aujourd’hui le "Processus de la Charte" de L’Arche International. En évoquant une rencontre qui l'a transformé, il nous offre un beau souvenir : vieille de 35 ans, sa rencontre avec Brian continue de le nourrir aujourd’hui. Et vous, y a-t-il une rencontre qui, bien qu'ancienne, continue de vous faire cheminer ?

Tim Kearney
 

 

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J’avais 21 ans quand j’ai rejoint, pour une durée d’un an, une communauté de L’Arche. Le foyer avait ouvert à peine six mois auparavant, et je rejoignis l’équipe qui y accueillait les personnes avec un handicap, en provenance de l’hôpital local. C’est ainsi que j’aidai à recevoir Brian, venu d’abord pour quelques week-ends, et puis à temps complet. Alors âgé de 19 ans, Brian n’avait connu que l’hôpital, depuis l’âge de 4 ans. Au foyer, je l’aidais à se lever le matin, à prendre son bain, à s’habiller. Je l’aidais avec ses repas, et je poussais son fauteuil, pour le mener à telle ou telle de ses activités de jour. Tout cela était très nouveau pour moi, et j’ai dû, en très peu de temps, beaucoup apprendre ! Jusqu’alors, j’avais passé ma vie à l’école et en étude, j’avais connu les livres et les concepts. Ma valeur se mesurait à l’aune des examens que j’avais passés – et réussis.
 
Après trois mois dans la communauté, j’ai pu faire une pause d’une semaine à l’extérieur, avant de revenir. À cette occasion, alors que, venant de la station de bus, je traversais un parc en direction du foyer, je vis soudain Brian arriver vers moi, son fauteuil poussé par un autre assistant. Je le saluai de loin : il reconnut ma voix. Au comble de l’excitation, il se mit à secouer les bras et les jambes tout en criant mon nom, de toutes ses forces. Cet accueil extatique agit sur moi comme une révélation. Ce furent une rencontre et un accueil authentiques. J’étais confirmé, j’avais de la valeur simplement en étant « John ».
 
La vie repris son cours, le quotidien tournant principalement autour des soins personnels et des repas. Le jour de mon 22e anniversaire, nous eûmes un repas de fête au foyer, suivi d’un temps de prière. Durant celle-ci, un assistant se mit à lire l’Evangile de Jean, le passage où Jésus lave les pieds de ses disciples. À ce moment, Brian vint à moi en rampant au sol, un bol d’eau à la main. Arrivé à mon niveau, il commença à me laver les pieds. Il le fit avec une telle gentillesse, une telle attention ! Voici l’homme à qui je donnais un bain tous les matins, en train de donner un bain à mes pieds. J’ai éprouvé, à ce moment, un très fort sentiment de fraternité. Ce fut une rencontre profonde de réciprocité.
 
Ces expériences, ces rencontres, cet accueil inconditionnel et cette réciprocité, tout cela m’a transformé. La connexion entre Brian et moi m’a permis de voir le monde, ne serait-ce qu’un peu, à travers le regard de Brian. Cette vie partagée avec Brian, même si elle n’a duré qu’une seule année, a ouvert des espaces où nous pouvions nous rencontrer comme des égaux, par-delà nos nombreuses différences. Il s’agissait principalement des temps de repas pris ensemble, des temps de prière vécus ensemble, les temps de fête célébrés ensemble. Autant d’espaces dans lesquels il n’y avait plus celui qui donne le soin et celui qui le reçoit, mais simplement des personnes humaines, des amis.
 
Après cette année partagée avec Brian, je retournai à mes études, comme prévu. Mais je n’étais plus le même. Et, quelques années après, lorsque je revins à L’Arche, ce fut pour ne plus la quitter. 35 ans plus tard, je sais que cette fidélité, je la dois à ces premières rencontres, à Brian. Et je suis plein de gratitude.
 
Encore aujourd’hui, je me remémore souvent ces expériences fondatrices quand nous partageons un repas. Quand nous nous réunissons en cercle, pour prier. Enfin, et tout particulièrement, quand nous nous lavons les pieds les uns aux autres. Ces espaces rituels et réguliers rendent présentes, à nouveau, les rencontres fondatrices qui m’ont tellement transformé – c’est ainsi qu’elles continuent de me transformer. Elles me nourrissent.
 
Merci, Brian !
 
John Sargent 
 
 

 


 

 

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ÉDITORIAL

Chers amis, nous souhaitons une bonne reprise à ceux qui sortent de la bulle estivale et retrouvent travail, études, et tout un quotidien fait d’engagements, d’action, de rendez-vous, de rencontres. À La Ferme, nous sommes de retour, et La Vie Intérieure est de retour ! Pour ce numéro de rentrée, c’est à Bianca Berger que nous avons demandé comment elle nourrissait sa vie intérieure. Née en 1987 d'une mère chinoise et d'un père allemand, Bianca est aujourd’hui responsable de la plus petite, et dernière-née, des communautés de L’Arche en Allemagne, Landsberg, après une expérience comme à L'Arche en Inde. Ne se reconnaissant dans aucune tradition religieuse particulière, Bianca est pourtant une personne à la spiritualité incarnée, une spiritualité qui vit dans ses actes et son engagement, notamment auprès des personnes avec un handicap. En cela, elle ressemble à beaucoup d’assistants de L’Arche d'aujourd’hui. Bonne lecture, et dites-nous ce qui vous rejoint dans le chemin de l’agnostique.

Tim Kearney
 

LVI08FR

 


 
« Comment nourris-tu ta vie intérieure ? »
 
Je suis honorée qu’on me pose une telle question. Il y en a une autre que j’entends souvent, et qui la précède : « Est-ce que tu en as une, de vie intérieure ? Est-ce que tu as une spiritualité ? » On me demande cela, parce que je suis agnostique.
 
Je ne suis pas pour autant quelqu’un qui ne croit pas. Agnostique, j’ai pour seule certitude le fait que je ne sais pas. Mais il y a bien des choses auxquelles je crois, ça oui. Je crois que nous sommes tous en relation, les uns avec les autres : tous les êtres humains, mais aussi tous les animaux, les plantes, les minéraux, les élements, les énergies, les étoiles, l’univers. Je crois que nous avons davantage en commun que ce qui nous sépare. Je crois qu’il y a des valeurs universelles, valables pour toutes les créatures vivantes : la paix, le respect, la gentillesse, la patience, l’effort de comprendre, et d’être compris. Je crois que ça n’est qu’ensemble, avec les personnes qui nous entourent, que l’on peut découvrir un sens authentique à l’existence. Je crois que nous sommes tous responsables les uns des autres, quel que soit l’endroit où nous vivons, la distance qui nous sépare de ces « autres », le peu que nous en connaissons. Quand nous pensons les uns aux autres, quand nous prions les uns pour les autres, quand nous ressentons de la compassion pour quelqu’un ou quelque chose, je crois que cela a un effet, que quelque chose de bon advient. Quand on rend le sourire à quelqu’un, ou quand on gâche un tout petit peu moins d’eau, cela fait du bien à l’univers tout entier. Enfin, je crois que nous avons le droit d’échouer, que l’on n’a pas à être parfait pour être unique, essentiel et merveilleux.
 
Ce que je ne parviens pas à croire, c’est qu’il n’y ait qu’un seul chemin pour nous connecter à ce « quelque chose de plus grand que nous ». C’est pour cela que je ne peux me raccrocher à telle ou telle foi. Mais certainement, il y a en moi quelque chose à nourrir, que j’appelle aussi « vie intérieure ».
 
Pour ce faire, j’ai une routine matinale. Elle débute par la lecture du verset hebdomadaire du « Calendrier de l’âme » de Rudolf Steiner (*). J’ai conscience que Steiner ne fut pas un homme parfait, qu’il y a des éléments problématiques dans son héritage spirituel. Cependant, j’aime son Calendrier car il me reconnecte avec le rythme de la nature, et me nourrit, avec notamment les messages suivants : Tout est connecté. Nous sommes un corps, un esprit et une âme. Nous faisons partie d’un cercle de vie qui éclôt, fleurit, grandit, porte du fruit, fâne, meurt et repose, avant de recommencer.
 
Après cette lecture, je dis un « mantra » avec mon « mala ». Utilisé dans les traditions hindouistes et bouddhistes, le mala est ce collier de méditation contenant 108 « perles » et comparable, sans doute, au rosaire chrétien. À la place du nom de Dieu ou d’une prière, je répète les mots que je souhaite ancrer en moi, par exemple en ce moment : « amour », « joie » et « énergie ». Au moment de mettre mon mala autour du cou, je ferme les yeux et prie, pour ceux que j’aime, pour ceux, aussi, que je ne connais pas mais auxquels je suis tout de même liée. Je prie pour les petites choses du quotidien, et pour les grandes problématiques de l’humanité. Je garde sur moi le collier, toute la journée : durant les longues heures de travail, sentir son poids donnera du sens à mes tâches et me ramènera à l’essentiel. « Joie. » « Energie. » « Amour. »
 
Il est temps d’achever ce rituel : je me redresse, et descends les escaliers pour préparer le petit déjeuner. Nourrir l’âme, nourrir le corps, et en route pour le travail. Une nouvelle journée, faite de relations. Une nouvelle journée spirituelle, tant ma spiritualité vit dans la rencontre.
 
Bianca Berger

 

(*) Steiner a fondé, fin XIXe, l’ anthroposophie, une doctrine spirituelle qui a irrigué des mouvements comme l’agriculture biodynamique, et les écoles Waldorf, entre autres.

 


 

 


ÉDITORIAL

Chers amis, voici le dernier épisode de La Vie Intérieure avant la pause estivale ici en Europe. L’été, c’est l’occasion de prendre des vacances, de prendre du recul, de retrouver des amis ou de la famille. Retrouvailles qui, au moins dans la tradition européenne, trouvent souvent leur sommet à table. La table, le repas partagé, c’est justement - et curieusement - ce qui est venu à l’idée de Eric Devautour à qui nous avons posé notre question « Ta vie intérieure, comment tu la nourris ? » Français, époux et père, Eric a longtemps été au service de L’Arche comme directeur de la communauté de La Merci, en Charente. Retraité depuis quelques jours à peine, au moment ou nous publions ces lignes, Eric va changer de vie, tout en restant proche ses amis de L’Arche. C’est l’occasion pour nous de lui souhaiter une belle route, de belles aventures familiales, et de beaux et nombreux repas partagés ! Et vous, amis lecteurs, dites-nous avec qui vous vous mettrez à table cet été !

Tim Kearney
 

 

Qu’est-ce qui nourrit ma vie intérieure ?

À cette question, je voudrais répondre avec malice, en disant que ce qui nourrit ma vie intérieure, c’est le pain que je mange… Ce serait certes jouer sur l’opposition apparente entre nourriture spirituelle et nourriture du corps. Et pourtant… Il y a en fait bel et bien là une idée à creuser, qui en dit beaucoup sur ma foi et sur mon rapport à Dieu, à la suite de Jésus-Christ.

On ne s’émerveille pas assez du fait que la façon dont Jésus a enseigné aux hommes la nouveauté radicale de son rapport à Dieu et au monde tient principalement à sa manière de s’attabler avec les autres. La religion de son temps, par ses excès (il y en a à chaque époque), avait fait du repas le lieu même de la ségrégation entre les hommes, le lieu même de la distinction entre les purs et les impurs. Jésus, faisant voler en éclats toute cette religiosité dévoyée, s’est attablé avec tous, hommes et femmes, dignitaires et gens de peu, collecteurs d’impôt et prostituées, valides et infirmes… C’est par cette attitude scandaleuse qu’il a pu dire à chacun qu’il était digne d’être son frère ou sa sœur, et de partager le pain avec lui.
 
Fallait-il que cet aspect de son message fût si important pour qu’il aille jusqu’à suggérer de faire du pain partagé dans le repas eucharistique le signe même de l’appartenance au peuple de frères qu’est le Peuple de Dieu ? Dites-moi avec qui vous vous attablez et je vous dirai de quel Dieu vous êtes les enfants…

L’Arche, en faisant de la vie partagée et du repas pris en commun le centre de son message et le sommet de sa mise en pratique, a bien compris cette révélation audacieuse. Quelle que soit la nature de notre handicap, quelle que soit la forme que prend notre fragilité, nous avons en commun la dignité de nous asseoir à la même table, d’avoir part au même plat, de nous abreuver d’une eau prise à la même cruche. Sans distinction de statut ni de diagnostic médical, sans considération de pureté ou d’impureté, nous pouvons goûter ainsi à la fraternité la plus savoureuse. C’est dans le repas partagé que la spiritualité de L’Arche trouve son expression la plus aboutie, la plus incarnée. Tous ceux qui, venant de l’extérieur, visitent une communauté de L’Arche au moment du déjeuner, en sont immédiatement frappés. Et moi, je me le redis avec conviction à chaque fois que je m’attable avec mes amis de La Merci : Jean-Marie, Christine, et les autres… La spiritualité du repas partagé.

D’une façon générale, ne faut-il pas admettre qu’aucune spiritualité n’est valable si elle n’impacte de façon immédiate notre rapport aux autres ? Qu’aucune spiritualité ne vaut pour mon esprit si elle n’engage également ma chair ?

Le Dieu-Amour est esprit, et nous sommes sa chair. Voilà le grand mystère de l’Incarnation tel que Jésus nous l’a révélé. Etre la chair de Dieu dans ce monde, voilà le grand projet, voilà la grande ambition de l’homme. Que nous exprimions cette vérité en partageant le pain eucharistique à la table du Christ, ou que nous l’exprimions par un déjeuner pris en commun à la table communautaire ou familiale, cela revient profondément au même. Cela revient à dire que toute fraternité doit être continuellement nourrie par le partage du pain.

Dans ma prière, je demande au Seigneur qu’il conduise toujours ma vie intérieure vers sa finalité ultime : fraterniser. Avec les autres, bâtir un royaume de frères et de sœurs, un royaume où il fera bon partager le pain avec tous.
 
Eric Devautour
L’Arche la Merci (Charente, France)
 
 
 

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ÉDITORIAL

La voyage de La Vie Intérieure nous a mené, depuis un mois, en Inde. Souvenez-vous: à travers les yeux de Yann Vagneux, prêtre catholique, nous avons fait la rencontre de Ksirshagar, ascète jaïn. Restons donc en Inde, mais changeons encore de regard. Ce mois-ci, c’est Rajeevan Cheriya Challil, alias Rajeevan CC, qui a accepté de nous raconter une rencontre qui l’a transformé. Hindou originaire de Kerela et ancien responsable national de L'Arche en Inde, Rajeevan est aujourd'hui délégué international pour plusieurs pays au sein de L'Arche International. Pour nous, il évoque la première personne croisée à L’Arche en Inde, il y a bien longtemps. Dans cette scène étonnante, on peut voir l'intervention inattendue d’un Dieu qui fait feu de tout bois pour nous aider à changer de vie, à L’Arche ou ailleurs. En retour, dites-nous si vous avez reconnu l'une de vos rencontres, l’une des inflexion de votre propre vie, dans cette expérience fondatrice de Rajeevan.

Tim Kearney
 

 


Il y a vingt-sept ans, j’ai quitté l’université. À ce moment-là, j’ai eu à réfléchir à la vie. À ma vie. À ma vie au-delà du travail et des affaires. Ayant entendu parler de Asha Niketan, le nom de L’Arche en Inde, je décidai de rejoindre la communauté de la ville de Chennai. L’ancienne Madras était à cinq cents kilomètres de chez moi. Ce fut un long trajet, quinze heures de train.
 
La nuit était tombée, épaisse et humide, quand j’arrivai finalement à Asha Niketan Chennai. Je me rappelle des personnes accueillies errant ça et là, dans la communauté, après le dîner. Hazel, responsable de communauté, m’accueillit et me proposa une chambre pour cette première nuit. J’étais très timide, et me sentis perplexe, confus et frustré. Un peu perdu, sans doute. Que diable étais-je venu faire dans cette galère ? Malgré une grande fatigue, je ne pus fermer l’œil de la nuit, dans ma petite cellule. Après de longues heures de cogitations, je pris la décision de quitter cet endroit dès que possible, aussitôt le jour revenu. À cinq heures du matin, j’ouvris ma porte et partis en quête d’une salle de bain.
 
Arrivé près de la salle d’eau, j’aperçus soudain une ombre. Je me rapprochai prudemment, et découvris un homme entre deux âges, qui tenait un journal à l’envers. Un œil fermé, un œil ouvert, me dévisageant d’un air étrange, il semblait essayer de me dire quelque chose. Tremblant comme une feuille, je restai là, incapable de faire un mouvement, ou de dire quoi que ce soit. Enfin, très doucement, je repartis en arrière et regagnai ma chambre. J’abandonnai l’idée de me laver.
 
Quarante-cinq minutes plus tard, je repris mon idée de départ. Je préparai mes affaires, et partis sur la pointe des pieds, directement vers la porte d’entrée, cette fois. À nouveau, il était là. Son journal à l’envers, un œil fermé, me fixant de l’autre de son air interrogatif, mon étrange gardien se tenait au beau milieu de l’entrée. J’attendis un long moment. Il ne bougea pas. Je revins dans ma chambre. Ce type avait fait tomber à l’eau mes projets d’évasion.
 
Alors, je restai.
 
Quelques jours plus tard, durant une rencontre communautaire, je fus accueilli par Jayakumar. C’était lui, le « type étrange de l’autre nuit ». Jayakumar me tendit une fleur magnifique, la face illuminée d’un large sourire. Ensuite, il me serra dans ses bras, comme un grand frère. Jayakumar était l’un des membres fondateurs de Asha Niketan, un membre fondateur avec handicap. C’était un homme accueillant, hospitalier, simple, un cœur sincère, acceptant les gens tels qu’ils étaient… c’était, je peux aujourd’hui l’affirmer, un homme de Dieu.
 
Jayakumar avait cette habitude de fermer un œil, lorsqu’il regardait quelqu’un. J’en vins à considérer cela comme sa façon de se concentrer sur l’aspect unique et précieux de son interlocuteur, et de laisser de côté les ombres, la face obscure. Nous sommes devenus de très proches amis. Homme accueillant, homme de la célébration, il m’a appris à accueillir, à célébrer, à être présent pour l’autre. Il fait partie de ceux qui m’ont aidé à être fidèle à la mission de L’Arche. C’est pour cela que je suis tellement reconnaissant de cette première rencontre, malgré son caractère mystérieux et presque effrayant. Cette rencontre a changé ma vie.
 
Jayakumar est décédé il y a quelques années. Y penser me rend un peu triste, mais je sais que mon gardien repose en paix dans les mains de Dieu, et que de là, il garde un œil bienveillant sur moi.
 
 
 
Rajeevan CC 
 
 

 


 

 


ÉDITORIAL

Un nouveau mois, un nouveau mercredi, un nouvel épisode de La Vie Intérieure, pour continuer ensemble notre randonnée spirituelle. Les premières réflexions que nous vous avons proposées avaient en commun d’être ancrées dans un monde occidental : il y avait celle d’une soeur contemplative anglaise, celle d’une française retraitée de L’Arche, celle d’une allemande installée aux Etats-Unis, il y a eu aussi la rencontre entre un anglais et un boulanger turc en Belgique. Aujourd’hui, c’est dans un tout nouvel univers que nous emmène le contributeur du mois. Le Père Yann Vagneux est Prêtre des Missions Etrangères de Paris, et installé à Bénarès, en Inde, depuis plus de dix ans. Lorsque nous lui avons demandé de nous raconter une rencontre qui l’a transformé, il a tout de suite répondu : « Kshirsagar ». Continuez à réagir et dites-nous si, vous aussi, Kshirsagar vous a touché.

Tim Kearney
 

 

En Inde, les quatre mois de la mousson s’appellent le Charturmas. Ils permettent aux ascètes jaïns de s’arrêter pour faire récollection et étudier, avant de reprendre l’errance sacrée par laquelle ils cherchent à briser tous les liens qui les attachent au monde. Cette tradition remonte au VIe siècle av. J.-C. et à Mahavira, dernier tirtankara (ou passeur de gué) du jaïnisme et contemporain du Bouddha. Si les deux maîtres ont profondément marqué l’Inde, le jaïnisme – extrêmement minoritaire – lui a légué une radicalité spirituelle ainsi qu’un haut idéal de non-violence (ahimsa) qui a profondément inspiré le Mahatma Gandhi. L’attention à ne tuer aucun être vivant explique d’ailleurs la nécessité pour les jaïns de ne pas marcher durant la mousson : les insectes grouillant alors sur les chemins, certains pourraient être écrasés involontairement par les pieds des pèlerins.

C’est à l’occasion du Chaturmas que je rencontrais, en octobre 2018, Kshirsagar, moine de la lignée des digambaras : une des deux branches du jaïnisme où les ascètes ont la particularité d’être nus. Pour cette période, Kshirsagar était venu à Bénarès parfaire son sanskrit. J’eus ainsi l’opportunité de le rencontrer chaque soir sur une terrasse face au Gange, où il résidait temporairement.

Au fil des jours, nos échanges se firent de plus en plus profonds. C’était comme si lui, le moine jaïn, et moi, le prêtre catholique, étions tissés de la même étoffe spirituelle. Il me raconta comment il avait quitté ses brillantes études pour embrasser une rude vie ascétique. Je lui confiais mon cheminement vers le sacerdoce en Inde. Il me permit de connaître de l’intérieur son quotidien charpenté par la prière et la marche incessante sur les routes. Parfois, nos conversations étaient entrecoupées par la venue de fidèles, pour qui la présence du moine était une bénédiction. Certains d’entre eux lui demandaient des conseils pour améliorer leur business. Nous sourions ensuite tous les deux à ce que si souvent les gens attendent de nous une aide dans un domaine qui n’est plus le nôtre…

Les semaines passèrent et le jaïnisme me devint plus familier et de même, pour lui, le christianisme. Nous avions le même âge, et la certitude d’être toujours en chemin vers le but ultime qui avait motivé chacun de nos départs. Pour lui, c’était la libération ultime de l’égo qui empêche l’éveil. Je communiais par le fond à sa quête. Il comprit la mienne.

Le soir de la fête hindoue de Diwali, où on allume dans chaque maison des rangées de lampes à l’huile, je suis venu lui dire au revoir. J’ai senti que pour Kshirsagar, qui recherche le détachement parfait, ce moment était émouvant. Nous sommes restés longuement en silence. Ensuite, il m’a remercié de lui avoir révélé un autre visage du christianisme. Je ne savais comment lui dire en paroles ma gratitude d’avoir ravivé en moi le désir de Dieu. Nous étions devenus l’un pour l’autre un kalyanamitra, ce compagnon qui aide l’autre à progresser spirituellement, selon la noble vision que l’Inde se fait de l’amitié.

Puis, nous nous sommes quittés. Le lendemain, il a repris la route, seul. Je ne le reverrai sans doute jamais, et pourtant je continue à le sentir si présent, comme un mystérieux compagnon de voyage intérieur.
 
 
 
Yann Vagneux

 

 

 


 

 


ÉDITORIAL

Chers amis, la conversation continue ! Nos déplacements restent contenus, nos interaction sociales sont réduites, et l’on pourrait croire notre vie extérieure appauvrie. Dans ce contexte, sachons garder à l'esprit, comme le rappelait Tina dans l’épisode précédent de La Vie Intérieure, qu’il y a un monde, « toute une vie », à découvrir en nous. Que l’on fasse partie de ceux qui croient en un Dieu présent dans tout homme, ou bien que l’on ait une conviction différente, ou pas les mêmes mots pour le dire, chacun de nous peut trouver une porte, ou une fissure, pour pénétrer ce royaume intérieur et partir en exploration. Continuons cette aventure ensemble, chacun là où il est. Dans ce quatrième épisode de notre bulletin, la question a changé. À Jim Cargin, membre de longue date de L'Arche au Royaume-Uni qui travaille aujourd'hui pour L'Arche Internationale, nous avons demandé de nous raconter une rencontre qui l’a transformé. À vous, nous demandons de continuer à réagir, à rebondir, à partager, à maintenir la conversation vivante.

Tim Kearney
 

La Révolution du boulanger

 


J’ai du mal à le croire, mais cela fait déjà dix ans que le geste simple et chaleureux d’un boulanger de Bruxelles m’a amené à regarder l’humanité d’un œil neuf. Voici l’histoire. En partant de « La Branche », nom du foyer de L’Arche où je vivais alors, mon trajet vers le bureau me faisait passer devant une petite boulangerie. Par la devanture, on devinait des écritures turques sur certains paquets. Comme moi, la famille qui tenait cette échoppe avait quitté son pays natal, pour s’établir en Belgique. Chaque matin, j’entrais acheter un croissant chaud. Façon pour moi de commencer la journée de travail du bon pied. Cette routine s’est installée, pendant plusieurs mois. Une balade, un saut dans la boutique, un échange pièce contre croissant, et voici un client heureux qui poursuit son chemin.

Par un beau matin de mai, fidèle à mon habitude, j’entrai. Personne d’autre, dans la boutique. Le boulanger arriva au comptoir. Et là, catastrophe ! Je découvris avec embarras que j’avais oublié mon portefeuille à la maison. Je fouillai chacune de mes poches. Rien. Pas un centime ! Le boulanger attendait patiemment, le petit sachet de papier marron déjà en main. Mais moi, tout en me traitant intérieurement de parfait imbécile, déjà je tournai les talons. Partir semblait bien la seule chose qu’il me restât à faire. Pas d’argent, pas de croissant. C’était ainsi que le monde tournait. C’est alors qu’arriva l’évènement. Bien qu’ayant remarqué ma confusion, et compris sa cause, le boulanger me fixa du regard, le sachet marron toujours tendu vers moi : « Choisissez ! » De toute évidence, l’absence d’argent n’était pas un problème. Je le regardai, encore plus perturbé. Ce genre de chose n’arrive tout simplement pas. Pas à moi, en tout cas. Et pourtant, il était là, souriant, sachet en main. Il montra les viennoiseries. Ça n’était donc pas une blague. Je désignai timidement un croissant, qu’il mit aussitôt dans le sac, avant de me tendre le tout, un large sourire sur le visage. « Merci, monsieur » balbutiai-je avant de continuer mon chemin, pensif.

Comment se fait-il que ce souvenir soit encore si vif, après toutes ces années ? Le truc, c’est que normalement, notre relation était conditionnée par nos conditions respectives de « vendeur » et de « client ». Mais ce jour-là, il a dit « Non ! » L’économie, les relations financières ont certes leur rôle, mais ce boulanger-là dansait sur une mélodie tellement plus profonde : je n’étais pas vu comme un simple client, mais comme un compagnon humain. Au-delà des contours de notre relation habituelle, il nous a invités tous les deux dans un nouvel espace. Il voulait partager son pain, et ne laisserait pas mon manque d’argent se mettre en travers de ce projet.

Pour moi, cette rencontre, très brève, réaffirme quelque chose de fondamental à propos de notre vie en société : il y a tellement plus, dans une personne, que son étiquette temporaire. Il n’existe pas, celui qui est « juste un tenancier de magasin », « juste un client », « juste un utilisateur » : chacun, chaque personne est un être humain complet, avec son histoire propre, ses dons propres, sa propre créativité. Dans un monde de plus en plus polarisé et incertain, pourquoi ne pas rallier la révolution du boulanger ? Allons à la rencontre de quelqu’un qui, en apparence, diffère vraiment de nous, que ce soit par la foi, l’apparence, le statut social, la sexualité, la nationalité, le rôle, etc. Face à cet autre, disons-nous « Oui, cette personne, elle est l’une d’entre nous », et laissons cette vérité nous habiter toujours plus profondément.

Jim Cargin.
 

 


 

Bulletin no 3


ÉDITORIAL

Chers amis, bienvenue dans cette troisième édition de La Vie Intérieure, le bulletin mensuel qui est notre contribution à une conversation avec vous par-delà la distance, par-delà l’éloignement physique, par-delà la crise sanitaire. Dans ce monde aux repères bousculés, nombreux sont ceux qui cherchent à nourrir leur âme. À La Ferme, nous avons imaginé donner la parole aux personnes qui, dans l'entourage de L’Arche et ailleurs, peuvent nous aider à mettre des mots sur ce qui reste essentiel pour beaucoup : Nourrir une vie intérieure. Aujourd’hui, celle qui se prête au jeu est Tina Bovermann. Allemande installée aux Etats-Unis et ancienne responsable de la communication pour L’Arche International, Tina est aujourd’hui responsable national de L’Arche USA. Après Katharine Hall et Michèle Dormal, à son tour de répondre à la question « Qu’est-ce qui nourrit ta vie intérieure ? ». N’hésitez pas à répondre, à nous dire si, et comment, cette méditation vous rejoint.

Tim Kearney
 


Quelque part en Arizona, vers la ville de Page, il a fallu plusieurs millions d’années au vent et à l’eau pour sculpter dans le grès les courbes gracieuses et les tons rouges du Antelope Canyon. Quand je pose la main sur les parois ondulées, au cœur de ce joyau intime de Mère Nature, les larmes me viennent aux yeux. À Otavalo, en Equateur, les artisans locaux présentent fièrement leurs tissus sur le marché de Plaza de Los Ponchos. Cette explosion de couleurs et de textures me comble de joie, tout comme l’émerveillement des nombreux touristes présents. En fin de journée, le corps fougueux d’un enfant de six ans vient se blottir contre moi : c’est l’heure de l’histoire du soir. Tenir dans mes bras ce don infiniment précieux qu’est ma fille remplit d’amour toutes les parcelles de mon être. Quelque part dans une petite ville d’Allemagne, les quatre membres d’une famille se retrouvaient le soir pour discuter et débattre autour de la table du dîner, nourrissant âmes et corps. Être de cette famille, c’est là ma source. De l’autre côté de l’océan, aujourd’hui, dans un bâtiment tout simple, octogonal et lumineux, une communauté de fidèles se rassemble. Ils sont assis, ensemble, en silence. Avec eux, écouter « cette part de Dieu en moi » m’apporte la sérénité …

Tout cela, c’est ce qui nourrit ma vie intérieure. Maintenant, la question est « Comment ? » Biologiquement parlant, je suis un simple tas de cellules. Or, les cellules donnent et reçoivent à travers une membrane perméable. Mon âme également. Elle se nourrit de ce monde. Elle cherche à donner à ce monde. Ma vie intérieure est nourrie quand ma peau est perméable, quand ce qui m’entoure traverse l’enveloppe de mon corps et atteint mon être profond. Ma vie intérieure est nourrie quand mon essence intime trouve son chemin à travers les couches de mon être, et réussit à apporter sa contribution au monde extérieur.

Malheureusement – c’est sans doute vrai pour vous aussi – ce n’est pas toujours le cas. Parker Palmer (*) parle de l’âme comme d’un « animal sauvage : dur, résilient, avisé, autosuffisant et pourtant, timide à l’excès. » De fait, mon âme, plus ou moins en sécurité dans mon corps, est d’une telle timidité qu’il m’arrive de perdre le contact avec elle. Vous savez, elle a eu son lot d’aventures, mon âme. La vôtre aussi, certainement. À la fois meurtrie des coups reçus, résiliente et confiante, féroce et intransigeante, laide et belle, mon âme est tout cela. Quand elle est blessée, quand elle a peur, quand elle ne se sent pas en sécurité, elle se ferme, elle s’emmure, elle se fâche et se cache. Souvent, c’est mon corps qui sert d’interprète. Si je suis attentive à lui, je vais remarquer mes muscles tendus, mes articulations raides, ma peau agitée, ma respiration courte, ma voix rauque. Ma vie intérieure n’est ni nourrie, ni nourrissante. La paroi qui sépare ma vie intérieure et extérieure est devenue imperméable.

Alors, comment rester perméable ? Avoir une conversation ferme et entre quatre yeux avec mon corps tendu ou avec mon âme timide s’est avéré une stratégie insuffisante. De nouveau, Parker Palmer me vient en aide : « Si nous avons la volonté d’aller marcher tranquillement dans les bois, et de nous asseoir une heure ou deux au pied d’un arbre, la créature que nous attendons pourrait bien apparaître. » Oui. C’est cela. Si je suis capable de m’asseoir en silence, de l’attendre et de l’espérer avec douceur, patience et honnêteté, mon âme me remerciera en m’apportant lumière et énergie. L’âme et le corps respirent, relâchent, se détendent avec gratitude. « J’ai été entendue », dit l’âme. « J’ai été vu », constate le corps. « En effet. C’est vrai. », puis-je admettre. « Désolée, ça m’a pris du temps. » On se prend dans les bras. Et vraiment, ça vaut le coup, car désormais, rendu perméable, l’on peut partir en exploration. Il y a des mondes, à l’extérieur et au-dedans de moi, à découvrir. Il y a une abondance de choses à sentir, voir, goûter, toucher, entendre. Il y a toute une vie à nourrir, dehors et en moi.

Tina Bovermann,
Atlanta, le 10 février 2021.  

(*) Parker J. Palmer est un auteur américain, et le fondateur du Center for Courage & Renewal (www.couragerenewal.org). Il a notamment écrit “Let Your Life Speak”, “The Courage to Teach”, et de nombreux autres ouvrages sur des sujets tels que l’éducation, la communauté, le leadership, et la spiritualité.

 


 

Bulletin no 2


ÉDITORIAL

Bonjour à tous, bienvenue dans cette seconde édition de La Vie Intérieure. Nous voulons faire de ce bulletin mensuel le démarrage d’une conversation avec ceux qui cherchent inspiration et nourriture spirituelle. Vous avez été nombreux à réagir et à nous partager vos impressions après l’envoi, il y a un mois, de la méditation de Katharine Hall. Merci ! Ces réponses nous animent, et animent la conversation. Voici venu le temps de la seconde édition, pour laquelle nous avons posé notre question, « Qu’est-ce qui nourrit ta vie intérieure ? », à Michèle Dormal. Membre de longue date de L’Arche en France, récemment retraitée, Michèle a porté dans son dernier mandat la responsabilité de la vie spirituelle pour L'Arche Internationale. Comme la fois précédente, n’hésitez pas à nous partager ce qui vous a touché, ce qui vous a bousculé, ce qui vous a rejoint dans le texte de Michèle.

Tim Kearney


Une pelle dans la terre


Comment je nourris ma vie intérieure ?

Une vraie question… plus encore cette dernière année, si bousculée : les révélations sur Jean Vanier, une situation nouvelle de retraitée, et puis la pandémie, le confinement, le terrorisme…

J’ai eu l’impression d’une vie spirituelle à sec ! Adieu la messe du dimanche avec d’autres et mes habitudes, finie la source abondante, les missions intéressantes, la belle histoire de notre fondation de L'Arche, envolées mes certitudes pour demain, envolés les mots pour la prière…

Je me suis alors rappelée mes premiers temps à Trosly. Bien qu’élevée dans la foi chrétienne, je ne connaissais pas cette familiarité avec Jésus, découverte à L’Arche. Ce sont Norbert, Pierrot, Patrick et les autres qui m’ont appris à prier, chaque soir au foyer de la Vigne.

Et petit à petit, ou tout à coup, je ne saurais dire, j’ai vu, senti, goûté que l’Évangile était vrai, qu’il me travaillait de l’intérieur. Le puissant, renversé de son trône, c’était moi; si souvent désarçonnée devant des situations nouvelles. Pierre refusant que Jésus lui lave les pieds, c’était moi quand je préférais avancer seule, ne pas compter sur la communauté. La pauvre veuve et sa piécette à l’entrée du Temple, c’était le regard que Jésus me proposait pour vivre un quotidien bien banal…. Le pardon soixante-dix-sept fois sept fois, c’était la seule porte de sortie au milieu des conflits petits et grands. Cette soif d’un cœur nouveau, d’un esprit nouveau, ce long apprentissage du doux et humble de cœur, c’était cela que je désirais par-dessus tout. Me laisser travailler par l’Évangile, voilà le chemin offert, le chemin précieux de Jésus pour me révéler le Père.

Oui, la moisson est déjà là, le Royaume est parmi nous. Souvent, je ne le vois pas. C’est pourquoi je veux laisser cet Évangile me travailler davantage.

Les choses se sont en quelque sorte retournées : nous n’apprenons pas l’Évangile, c’est lui qui nous apprends, qui nous travaille. Nous ne chercherions pas Dieu si lui-même ne nous cherchait déjà. Le Père a rêvé une fille bien-aimée avant que la fille ne l’appelle Abba-Père.

Alors, comment je nourris ma vie intérieure ?

Je demande la grâce de voir cette moisson abondante autour de moi, de remarquer cette générosité de la nature, des bonjours, des gestes des uns et des autres, de la paroisse, des voisins. Voir ce Royaume déjà là aujourd’hui, le goûter… Percevoir ce travail de l’Évangile, en moi, autour de moi. Et si souvent, quand je passe à côté, revenir, encore et encore, quitter mes ornières.

Concrètement, pour nourrir cette vie intérieure, je lis l’évangile du jour, je le recopie, j’essaie de me le rappeler dans la journée, pour être enseignée par Sa parole et par la vie, les gens, la nature, les évènements… Le soir, juste tout arrêter, se taire, ne plus faire de bruit… Pour laisser germer cet évangile et cette mystérieuse présence concrète de Dieu dans nos vies. Et si cela m’est donné, collaborer de toute mes forces, à ce monde qui vient… Co-créatrice avec Dieu !

Alors, enfin, Lui dire « merci », « merci » pour sa présence au milieu de nous. « Merci » et « Encore »… qu’Il nous donne, qu’Il se donne encore, encore à regarder, encore à accueillir, encore à co-créer.

Michèle Dormal,
Ambleteuse, France.

 

 


 

Le titre du bulletin


ÉDITORIAL

Bonjour à tous, bienvenue dans cette première édition de La Vie Intérieure. Avec ce bulletin mensuel, nous voulons initier une conversation avec vous, avec tous ceux qui cherchent inspiration et nourriture spirituelle. Ce bulletin évoluera au fur et à mesure de l'échange, aussi n’hésitez pas à réagir, à nous répondre, à nous partager ce qui vous a touché, ce qui vous a bousculé, ce qui vous a rejoint peut-être. Pour cette toute première édition, nous avons sollicité Katharine Hall. Anglaise, Katharine est une ancienne assistante à L'Arche en Grande-Bretagne. Aujourd'hui, elle est sœur anglicane contemplative aux Pays de Galles, mais aussi peintre. A Katharine, nous avons posé cette seule question : « Qu’est-ce qui nourrit ta vie intérieure ? » et voici sa réponse.

Tim Kearney
 

Peindre avec Dieu


« Qu’est ce qui nourrit ma vie intérieure ? », voilà une bien étrange question : Y a-t-il une dichotomie entre l’intérieur et l’extérieur alors que je suis créée comme un tout ?

Chercher à nourrir ma vie intérieure m’a d’abord conduite dans les communautés de L’Arche, et ensuite à une vie de prière contemplative, où ma vie, intérieure comme extérieure, est enfin unifiée : je veux parler de ma vocation. Je ne fais qu’un avec la création tout entière. Et à cause de Jésus Christ, et en Lui, je ne fais qu’un avec le Père. Aujourd’hui, bien des choses me mènent à la plénitude de la vie, et à une relation approfondie avec Dieu. Avec le temps, j’ai découvert que le silence, la solitude, la lecture des Écritures et la participation à l’Eucharistie étaient pour moi les « notes basses » de la mélodie, c’est-à-dire ce qui la sous-tend et la soutient. J’ai découvert ces « notes basses » à travers les rencontres que j’ai faites, à travers les échanges autour de ce besoin profond d’être aimée. Cela m’a amenée à mon propre appel à l’amour, et à partager la vulnérabilité de Jésus, dont la vie est amour.

Cela m’a également conduite dans des lieux d’obscurité. J’ai éprouvé une douleur pour laquelle il n’y avait pas de mots. Pas de mots non plus pour mes attentes désespérées. Alors, j’ai commencé à peindre, à chercher et à trouver un autre langage. Je peignais avec mes doigts, en utilisant des pastels à l’huile. J’avais besoin d’être engagée physiquement dans cette conversation avec moi-même. J’ai répondu à mon propre cri avec des formes, avec des couleurs. J’initiais une conversation à travers le toucher, la vue, et le silence. J’ai laissé les couleurs me parler. J’ai écouté les images. Tout mon être était engagé.

Ensuite, j’ai partagé ces images, je les ai montrées, et une nouvelle conversation a commencé. Mais plus je peignais, plus je découvrais que la conversation fondamentale, c’était avec Dieu que je l’avais. Plus je devenais consciente de mon être, plus j’étais ouverte à écouter la Parole de Dieu donnée en silence dans ces lignes et ces couleurs. Le fait de peindre, de me concentrer de tout mon cœur, m’emmène au-delà de mes préoccupations égoïstes et d’un intérêt autocentré. J’écoute l’Autre. J’attends Sa venue. L’attention active nécessaire à la réalisation d’une peinture crée un espace nouveau et intime dans lequel Dieu vient. Il est présent. Il est là. Il nourrit mon cœur.

Les Écritures m’ont appris que Dieu était toujours tourné vers moi, et qu’Il espérait que je me tourne vers Lui, face à face. Quand je m’assois pour peindre, je me tourne vers Dieu. Chaque peinture est un acte de conversion. Ainsi, cette sensation, d’être tirée de mon obscurité et mise dans la Lumière divine, que m’apporte la peinture, je la retrouve quand je suis dehors, que je marche, que je cherche Dieu. Toute la création parle : le vent, la lumière qui danse à travers les feuilles en automne, l’air glacé de l’hiver, la promesse du petit matin, la démarche rapide du hérisson et, sur la toile d’araignée, la rosée brillante, devenue diamant. Toutes ces merveilles sont extérieures à moi, et pourtant elles font aussi partie de moi. Mon œil, mes oreilles, mon nez, ma main, mon pied dessinent ensemble ce merveilleux assemblage de couleurs, de formes et de vie, directement dans mon cœur.

Je deviens une avec la Création.

Alors, qu’est-ce qui nourrit ma vie intérieure ? Tout ce qui me permet de me mettre en présence de Celui qui m’aime.

M. Katharine SSC, Tymawr Convent, Pays de Galles